Site de l'Association "Société Paul Bert", destiné à mieux faire connaître Paul Bert, l'homme et l'oeuvre. Il fait état des activités de l'association qui, à travers la figure emblématique de Paul Bert, cherche à défendre et à promouvoir les valeurs qu'il incarne, tant sur un plan scientifique que sur un plan politique.
Article sur Paul Bert dans le Journal de L'ACB
Paul Bert: Le fils spirituel de Claude Bernard
par William Rostène (Directeur de Recherche émérite à l’INSERM)
william.rostene@inserm.fr
Si Claude Bernard a eu une influence sur ses élèves, il leur aura laissé ce qu’il y a de plus précieux en recherche, la liberté, celle qui permet d’avoir des idées nouvelles sans être influencé par celles des autres. Claude Bernard n’a-t-il pas dit que « la recherche doit rester anti-doctrinale, libre et indépendante par essence. La médecine expérimentale ne doit se rattacher à aucun système philosophique, car les systèmes ne sont point dans la nature mais seulement dans l’esprit des hommes. Je pense que le meilleur système philosophique consiste à ne pas en avoir ». Ces mots ont sans doute guidé la double carrière de Paul Bert, un chercheur exceptionnel et un homme politique de premier plan qui, par sa force de travail, sa fougue, son éloquence et ses qualités de visionnaire, a tant marqué la seconde partie du 19ème siècle.
Paul Bert est né à Auxerre, région vinicole comme celle de Claude Bernard, en 1833. Destiné à une carrière d’avocat, il vient à Paris terminer ses études de droit. Une rencontre avec l’anthropologue Pierre Gratiolet qui travaille sur les grands singes va le mener vers une autre direction : la biologie. Suite à une magistrale conférence de Claude Bernard au château de Compiègne en 1865 sur invitation de l’Empereur Napoléon III, Paul Bert obtient un poste de préparateur. C’est ainsi qu’il devient l’assistant du grand physiologiste Claude Bernard au Collège de France.
Paul Bert : le scientifique
Paul Bert soutient trois doctorats. Un doctorat en droit, qui lui sera utile dans son action politique, puis un en médecine, sur un sujet saugrenu pour l’époque, la greffe animale, et enfin un en sciences, réalisé dans le laboratoire de Claude Bernard, sur les gaz du sang et la respiration. En 1878, année de la mort de Claude Bernard, il publie son œuvre maîtresse La Pression Barométrique, un travail relatant 670 expériences qui n’ont jamais été remises en question. Elles posent les bases de trois grandes avancées scientifiques et médicales auxquelles son nom est désormais associé : 1) l’observation d’une diminution de la pression en oxygène en fonction de l’altitude, découverte dont les applications sont à la base du contrôle de la pressurisation de nos avions actuels ; 2) le développement des premiers scaphandres autonomes, qui permettra de sauver nombre de vies. La toxicité de l’oxygène pressurisé est décrite dans le monde entier comme « l’effet Paul Bert ou l’ivresse des profondeurs », phénomène le plus redoutable et le plus connu des amateurs de plongée sous-marine ; 3) Enfin l’ensemble de ses travaux sur les gaz du sang aboutit à la mise au point des premiers mélanges gazeux comme anesthésiques lors des opérations chirurgicales.
Plus précisément, c’est en recensant les observations sur le « mal des montagnes » relatées par les alpinistes ou les aéronautes qu’il conçoit dans le laboratoire un système permettant d’étudier le comportement d’oiseaux placés sous une cloche en verre en fonction des variations de la pression barométrique. Alors que la pression en oxygène diminue avec l’altitude, à l’inverse elle augmente lors de plongées en grande profondeur. Par ce procédé, les observations de Paul Bert ont permis de comprendre les phénomènes physiologiques intervenant lors d’accidents ascensionnels ou de plongée, ceux dits de décompression.
Ces variations de la pression barométrique sur la respiration ont aujourd’hui des retombées majeures en médecine aéronautique et pendant un séjour hyperbare (plongée et creusement de tunnels par exemple). Le prix Nobel de Médecine 2019 a justement été attribué sur ce thème de la sensibilité cellulaire à l’oxygène. Si Paul Bert vivait il l’aurait certainement eu.
Une dernière application des travaux de Paul Bert dans le laboratoire de Claude Bernard et dans les siens à la Sorbonne puis au Muséum d’Histoire Naturelle à Paris (où il retrouve sa première passion, la botanique), concerne le développement d’un mélange de gaz, le protoxyde d’azote en légère surpression avec une quantité d’oxygène suffisante comme anesthésique permettant de réaliser des opérations chirurgicales assez longues, ce qui n’était pas le cas auparavant.
Paul Bert : l’homme politique
La déroute française lors de la guerre contre les Prussiens en 1870 marque un tournant fondamental dans la vie de Paul Bert. Sans négliger pour autant ses travaux scientifiques, il s’investit dans la vie politique auprès de Léon Gambetta, et devient député de l’Yonne en 1872. N’était-il pas le mieux placé pour s’intégrer à l’équipe des fondateurs de la troisième République, la « République des savants », et se consacrer plus spécifiquement aux questions relatives à la science et à l’éducation ?
Claude Bernard, malgré toute l’estime qu’il avait pour « son fils spirituel, son plus brillant élève », lui qui voulait rester à l’écart de tout ce qui pouvait le faire dévier de son travail scientifique, a eu beaucoup de mal à comprendre ce revirement : « abandonner la physiologie c’est commettre une trahison » a-t-il écrit à Paul Bert. Pourtant, nous le verrons, Paul Bert n’a jamais trahi ni son Maître ni ses collègues.
Comme la plupart des hommes de gauche de cette époque, Paul Bert croit en un certain scientisme, issu de la doctrine positiviste d’Auguste Comte, considérant que tout progrès social, économique et industriel, repose sur les apports des découvertes scientifiques. Même si nous ne sommes plus au temps de la "République des savants" prônée par Paul Bert, cette question n’est-elle pas toujours d’une brûlante actualité au regard de l'indépendance technologique et d'innovation de la France par rapport à la mondialisation et la concurrence d'autres pays ?
Cela nous conduit à l'autre facette de Paul Bert pour laquelle son nom est principalement connu. Anticlérical, là aussi comme la plupart des hommes de gauche de l’époque, il va se trouver en première ligne dans l’affrontement avec l’Eglise, en particulier avec les Jésuites, qui avaient main mise sur l’éducation. Une Eglise, dont il faut se souvenir qu’elle refusait à cette époque à la fois tous les grands principes hérités de 1789, à commencer par la liberté de conscience et l’enseignement des Sciences (en particulier les théories de l’évolution de Darwin) et qui, par ailleurs, refusait aux filles l’accès à l’enseignement secondaire. Attitude difficilement tolérable pour un homme de science, ardent républicain et par surcroît père de trois filles …
Après la députation, sa nomination en tant que Ministre de l’Instruction Publique et des Cultes sous le gouvernement de Gambetta (qui ne dura que neuf semaines, de novembre 1881 à Janvier 1882) va lui permettre de défendre avec fougue et de faire voter les lois qui sont à la base de notre système éducatif actuel. En effet, plus encore que Jules Ferry, à qui on en attribue le mérite, Paul Bert est le véritable artisan de l’école laïque, gratuite et obligatoire. On lui doit aussi l’introduction de l’enseignement des sciences en primaire (les premiers livres scolaires de sciences présentant, comme tous les manuels jusqu’à une période relativement récente, une classification des espèces et leurs différences), la création du certificat d’études pour que tous les élèves aient un même niveau d'éducation, et une véritable révolution, l’entrée des jeunes filles dans l’enseignement secondaire. L’éducation doit être une éducation identique et de haut niveau pour tous. « Une école de la République ! Une école où tous les enfants de France seraient accueillis sans distinction d’origine, recevraient le même enseignement, deviendraient des citoyens égaux en droits et en devoirs, élevés dans le culte de la Patrie. L’école c’est notre Eglise à nous ».
L’instauration en 1882 du principe de laïcité à l’école dont Paul Bert fut le rapporteur, prépare et annonce la loi de 1905 qui marque la séparation des Eglises et de l’Etat. Pour Paul Bert, la laïcité n’est ni l’ennemie des religions, ni l’athéisme, mais le refus du cléricalisme, c’est-à-dire le refus de la volonté d’emprise d’une religion sur toutes les consciences par des moyens politiques. Cela reste un grand débat d'actualité.
Sa vision de la politique, ses prises de position parfois outrancières étaient sans doute trop en avance pour la société de l'époque. Ainsi, le Président du Conseil, Charles de Freycinet, le nomme en février 1886, Résident Général en Annam et au Tonkin, sans doute pour se débarrasser d'une personnalité encombrante.
Paul Bert pense qu’il faut respecter les coutumes, la langue et la religion des populations, appliquant en cela le même principe de laïcité pour lequel il s’était battu en métropole. Il crée ainsi une académie franco-annamite et des comités conjoints pour discuter des orientations nécessaires au progrès de ces pays.
Toutes ces mesures de conciliation sont en rupture avec la politique brutale qui avait jusque-là été celle appliquée dans les colonies, en particulier celle de Jules Ferry. Il pose déjà un problème qui va devenir l’un des plus aigus de notre temps : le droit de vivre ensemble dans le respect de la différence.
Paul Bert savait qu’en allant en Indochine, il y avait des risques pour sa santé. Il n’eut pas le temps de faire aboutir comme il l’aurait souhaité toutes ces idées d’avant-garde. Malade six mois après son arrivée au Tonkin, il décède de la dysenterie à Hanoi le 11 novembre 1886. Ses funérailles nationales sont célébrées à Auxerre, sa ville natale, le 15 janvier 1887, et son ami, le célèbre sculpteur Bartholdi, dresse à sa mémoire un édifiant monument funéraire. Plus tard, une souscription nationale permettra d'ériger une statue en son honneur sur le pont qui traverse l'Yonne à Auxerre et qui porte son nom.
A la mort de Claude Bernard en février 1878, Paul Bert, en tant que député, avait obtenu que des funérailles nationales soient célébrées pour honorer le grand physiologiste. Claude Bernard fut ainsi le premier scientifique à avoir des funérailles nationales. Pour ses collègues, il obtiendra un laboratoire pour Arsène d’Arsonval à l’Ecole des Hautes Etudes Pratiques qu’il a créée, ainsi qu’à Albert Dastre. Il aidera Louis Pasteur à obtenir une pension lui permettant de poursuivre ses recherches en France. Il se fait l’écho auprès des politiques de la « douleur du savant qui, faute de moyens, est obligé de renoncer à certaines recherches ». Enfin, Paul Bert a été le premier à s’élever de toutes ses forces contre l’expérimentation humaine inutile. En prenant l’opinion publique à témoin, il publie dans Le Voltaire du 22 juillet 1985 le premier article de bioéthique. Pour montrer s’il en est besoin, l’attachement de Paul Bert à son Maître Claude Bernard, citons l’hommage qu’il lui a rendu en prenant sa succession à la Présidence de la Société de Biologie en 1878.
« Tous vous l’avez connu, et, le connaître, c’était à la fois l’admirer et l’aimer. Laissez-moi penser tout haut et vous dire, en vous remerciant du fond du cœur, que l’une des raisons d’un choix qui m’honore, c’est que vous avez senti que, parmi vous tous, j’avais été, par la perte du Maître, le plus directement, le plus cruellement atteint ».
Pour aller plus loin : • Société Paul Bert www.societepaulbert.fr
• J.P. Soisson. Paul Bert : l'idéal républicain, Editions de Bourgogne, 2008
• W. Rostène et J. Freu. L’Héritage de Paul: Paul Bert l'homme des possibles, roman historique, Editions L'Harmattan, 2012
• W. Rostène. Je suis Paul Bert, Editions Jacques André, 2015
• R. Dalisson. Paul Bert: l'inventeur de l'école laïque, Editions Armand Colin, 2015
Pour adhérer à l’Association Claude Bernard : - en ligne sur le site de l’ACB : https://association-claudebernard.fr/ - par courrier postal à adresser à l’Association C. Bernard, 414 Route du Musée, 69640 St Julien Précisez : Nom, Prénom, Date de naissance. Adresse mail, Adresse postale, Profession. Adhésion individuelle : 20 € - Adhésion Duo : 30 € - Etudiants, RSA, demandeurs d’emploi : 5 €.
Cérémonie du 11 novembre 2020
En raison des circonstances très particulières liées à l'épidémie du coronavirus et du nombre très restreint de personnes pouvant se rendre à la cérémonie d'hommage à Paul Bert, il ne sera pas prononcé comme d'habitude de discours de la part du président lors de la cérémonie. Celui-ci se contentera de quelques mots pour unir le professeur Samuel Paty à l'hommage rendu à la mémoire de Paul Bert : deux grandes figures de la laïcité, de la défense de la liberté d'expression, de la lutte contre l'obscurantisme. Paul Bert avait écrit de sa main un Manuel d'Instruction civique, Samuel Paty fut cruellement assassiné pour avoir accompli son devoir d'enseignement civique. Nous qui nous souvenons de Paul Bert, nous nous souviendrons de Samuel Paty.
Patrice Decormeille, le 23/10/2020
Cérémonie d'hommage à Paul Bert
Cérémonie Paul Bert 11 novembre 2019
Monsieur le Maire, chers amis,
Si nous nous réunissons aujourd’hui comme chaque année au pied du monument Bartholdi pour rendre hommage à Paul Bert, ce n’est pas par dévotion au « culte des ancêtres » mais bien plutôt parce que nous sommes convaincus que le passé est ce qui donne toute son épaisseur, sa consistance et son sens au présent.
Comme je le dis souvent à l’occasion de ces commémorations, la fécondité de l’héritage d’une forte personnalité comme celle de Paul Bert est de nous aider à nous orienter dans les problèmes qui sont aujourd’hui les nôtres et dans lesquels nous nous enlisons, faute de savoir prendre suffisamment de recul.
On sait que Paul Bert fut un grand initiateur de la laïcité en ce sens qu’il l’institua dans l’école de la République vingt ans avant que la loi de 1905 ne l’applique à la Nation toute entière. Que penserait-il, s’il était aujourd’hui des nôtres, de ce déplorable incident qui a marqué l’actualité dans notre région même de Bourgogne-Franche-Comté quand un élu du Rassemblement national s’en est violemment pris à une accompagnante scolaire portant le voile ?
Que penserait-il d’une société qui se fracture bien inutilement dans un mauvais débat qui oppose ceux qui, d’un côté, veulent interdire le voile des accompagnantes scolaires, voire même l’interdire de façon générale dans la rue, à ceux qui, d’un autre côté, au nom du respect des identités, crient très vite à l’islamophobie et ferment les yeux sur la menace islamiste ? Les premiers cachant assez mal sous les dehors d’un rappel à la laïcité une attitude qui relève d’un véritable néo-racisme culturel et différentialiste et dont les intentions électoralistes sont par trop évidentes ; les seconds –souvent taxés d’islamo-gauchistes- s’interdisant de poser le problème des prédications salafistes pour ne pas stigmatiser nos concitoyens musulmans et s’attirer les foudres de Médiapart. Il en penserait à coup sûr que les uns comme les autres, loin de faire avancer la cause de la laïcité, la font plutôt reculer.
N’avons-nous d’autre choix qu’entre la haine et l’aveuglement ? Est-ce bien cela, le débat sur la laïcité ? Paul Bert peut-il nous aider à y voir plus clair, à être vigilants sans céder à la haine et à l’hystérie, peut-il nous aider à discerner entre l’essentiel et l’accessoire ? J’en suis pour ma part persuadé. Il le ferait même très facilement en nous rappelant cette belle formule héritée de Gambetta qui fut son maître en politique : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! ». (Chambre des députés, 4 mai 1877).
On a fait, bien à tort, à Paul Bert une réputation de « bouffeur de curés » alors qu’il n’était l’ennemi ni des croyants –bien sûr- ni même du clergé en général. N’oublions pas qu’il entretenait les meilleurs rapports avec les braves curés de campagne ou avec les ecclésiastiques au Tonkin où, justement, le problème du cléricalisme ne se posait pas. En revanche, il se posait bien comme l’ennemi juré des jésuites pour cette seule et forte raison qu’ils avaient la haute main sur l’enseignement, qu’ils professaient le rejet de toutes les valeurs de la République héritées de la révolution française – à commencer par la liberté de conscience- et qu’ils bénéficiaient à cette fin du puissant soutien politique de l’Empire. Voilà au juste ce qu’est le cléricalisme : user de moyens politiques pour imposer une croyance particulière à l’ensemble du corps social, voilà en quoi il est le véritable ennemi de la laïcité. Il était triomphant dans sa forme catholique sous le Second Empire, il tend à refaire surface aujourd’hui sous la forme d’un islam radical aux yeux duquel la charia doit prévaloir sur les lois de la République. En faisant rappel de la célèbre formule de Gambetta « le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » Paul Bert peut nous aider à hiérarchiser nos objectifs et à démêler l’essentiel de l’accessoire, nous aider à nous recentrer sur la question du contrôle des prêches des imams salafistes et à laisser la question du voile à l’accessoire, entendu dans tous les sens du terme. Oui, il existe aujourd’hui de bigots mais la bigoterie a toujours existé, on peut le déplorer sans en faire une affaire d’Etat. Les pères fondateurs de la laïcité, Paul Bert, Jules Ferry ou Aristide Briand, n’ont pas jugé bon de promulguer une loi à l’encontre des « grenouilles de bénitier », on voit mal pourquoi on en ferait une aujourd’hui contre le port du voile des accompagnantes, même s’il y a de très bonnes raisons par ailleurs de l’interdire à l’école.
On pensera ce qu’on voudra du voile et notamment ceci que ce n’est pas un signe très probant d’élévation spirituelle mais ce n’est pas lui qui, au premier chef, menace la paix sociale.
Aux yeux de ses fondateurs, la laïcité a été conçue comme un moyen de pacifier le corps social et de faire cohabiter en bonne intelligence des êtres aux convictions différentes.
N’en déplaise à M. Eric Ciotti, La loi de 2004 avait trouvé un bon compromis laïque en interdisant le voile à l’école sans l’interdire aux accompagnantes scolaires. Ce faisant, elle trouvait l’équilibre propre à garantir la paix scolaire.
Bien fous sont ceux qui ont voulu rallumer le feu des divisions, braquer les uns et les autres, en rouvrant le débat sur le voile des accompagnantes alors que l’essentiel se joue ailleurs. Seuls les intégristes et les néo-racistes peuvent tirer profit de ce faux débat.
Pour nous, honorer aujourd’hui la mémoire de Paul Bert, c’est tenter de retrouver un peu de sagesse dans le souvenir de celui qui savait dans quel véritable combat se jouait l’avenir de la laïcité.
Paul Bert sur France Bleue Auxerre
Le mardi 22 janvier 2019, interviewé sur France Bleue Auxerre, Patrice Decormeille a tenté de mieux faire connaitre aux auxerrois qui était Paul Bert.
Un podcast de cette émission est accessible en suivant le lien :
https://www.francebleu.fr/emissions/12h-13h-france-bleu-auxerre-midi/auxerre/qui-etait-l-auxerrois-paul-bert-avec-patrice-decormeille-president-du-cercle-condorcet-a-auxerre
Discours d'hommage à Paul Bert
Cérémonie Paul Bert 11 novembre 2016
Monsieur le ministre, Monsieur le député, Monsieur l’adjoint au Maire, chers amis,
Nous voici, comme chaque année, réunis autour du monument Bartholdi pour rendre hommage à Paul Bert.
11 novembre 1886, 11 novembre 2016, vous remarquez que nous fêtons aujourd’hui le 130ème anniversaire de la mort de cet illustre auxerrois.
Célébrer la mémoire d’une grande figure comme celle de Paul Bert, c’est d’abord, pour nous, reconnaître une dette. Celle que nous devons à Paul Bert est considérable : sur le plan politique, c’est l’école de la République, gratuite, obligatoire et laïque, cette école dont Paul Bert voulut qu’elle fut l’instrument de la formation d’un citoyen libre de préjugés et suffisamment éclairé pour donner tout son sens au suffrage universel; sur le plan scientifique, nous lui devons d’avoir posé toutes les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui la médecine hyperbare, mais aussi d’avoir mis au point la première véritable méthode d’anesthésie qui rende supportables les actes chirurgicaux. Mais cette dette crée en même temps pour nous un devoir, celui de recueillir cet héritage pour le faire fructifier et léguer aux futures générations un meilleur avenir. L’homme se relie à l’humanité quand il fait passer cette dette et le devoir qu’elle implique de génération en génération. Sommes-nous bien à la hauteur de ce devoir ? La question mérite d’être posée.
Mais j’ajouterai une chose : un héritage n’est vraiment vivant que lorsqu’il nous aide à nous orienter dans les problèmes qui nous préoccupent aujourd’hui. La Société Paul Bert que j’ai l’honneur de présider s’attache à montrer que c’est bien le cas des engagements et de la pensée de celui que nous honorons.
L’année dernière, ici-même, je soulignais la nécessité de développer au sein de notre jeunesse l’esprit critique dont Paul Bert considérait qu’il était seul à même de nous mettre à l’abri de tous les dogmatismes. Je m’alarmais du nombre considérable de jeunes français tentés par l’extrémisme islamique qui s’engageaient en Syrie ou en Irak pour faire le Djihad. Deux jours plus tard, le 13 novembre, l’obscurantisme fanatique devait frapper les parisiens. Depuis, l’attrait que radicalisme islamique exerce sur notre jeunesse n’a fait que s’amplifier, toutes origines et toutes confessions confondues. Olivier ROY a bien montré que ce ne sont pas des islamistes qui se radicalisent mais des jeunes radicalisés qui s’islamisent, radicalisés par la rancœur, avides d’idéal et d’héroïsme.
Le souvenir de Paul Bert nous exhorte à nous poser la question de savoir comment immuniser notre jeunesse contre cette tentation du radicalisme, comment la détourner du rêve puéril et dangereux d’un monde enchanté, comment étancher sa soif d’idéal autrement que dans ce que lui proposent les « fous de Dieu » de Daech ?
Il n’y a pas, bien évidemment, de remède miracle, mais on peut penser qu’une partie au moins de la réponse est dans le discours que Paul Bert a tenu lors de la remise des prix du Lycée Fontanes –aujourd’hui Lycée Condorcet de Paris- en aout 1879.
Après avoir montré en quoi les méthodes scientifiques sont propres à former une discipline de l’esprit, Paul Bert souligne dans ce discours que cela non seulement ne suffit pas mais serait dangereux si cet enseignement n’était pas complété, corrigé et sublimé par une « haute culture littéraire » qui donne de la hauteur et ses buts à la culture scientifique. Elle seule –dit-il- peut donner à la pensée ce désintéressement qui n’accepte l’utile qu’en le mettant au service de l’idéal. Je rapporte ici les mots de Paul Bert :
« Il faut [que nos jeunes citoyens] soient habitués à regarder en haut ; il faut que l’éducation allume dans les âmes le désir ardent de se servir de la science pour quelque but élevé ; il faut que le Sursum corda frémisse au fond de tout enseignement, il faut que le culte du beau, que le respect du non-utile, que l’amour de l’idéal, imprègnent fortement les jeunes esprits. »
Belle expression Sursum corda, élevons les cœurs, on parlerait aujourd’hui d’un « supplément d’âme », voila ce qu’il faut apporter par-dessus tout à notre jeunesse, lui donner des occasions d’admirer, admirer les œuvres de l’esprit, alors que le plus souvent on n’encourage que ses tendances à soupçonner, à démystifier, à tout tourner en dérision.
L’école assure-t-elle aujourd’hui encore la tâche à laquelle Paul Bert la destinait ? Tétanisée par la hantise collective du chômage, l’école est dominée par une idéologie techniciste et utilitariste qui la pousse à n’enseigner que des savoir-faire, des compétences, au détriment de la transmission d’une véritable culture. Sa tâche, de plus en plus étroite, vise à rendre les enfants efficaces, au point qu’elle en arrive trop souvent à ne produire que ce que les sociologues appellent des instruits-incultes. Rappelons-nous la leçon de Paul Bert, il faut tirer les enfants vers le haut car autant un être seulement efficace reste sur une frustration de grandeur, autant un être cultivé sera facilement et a fortiori efficace.
En matière de « déradicalisation », ce ne sont pas des psychologues qu’il faut envoyer auprès de ceux qui sont tentés par l’extrémisme fanatique, mais des savants, des poètes, des peintres ou des musiciens. L’école sera un bon rempart à opposer au fanatisme quand elle ne craindra plus de faire admirer dans ses classes les grands textes qui élèvent l’esprit et les héros qui incarnent dans la chair de leur vie les valeurs auxquelles nous croyons. Il n’y a pas à craindre de viser très haut, rien n’est pire que la condescendance qui veut se mettre à la portée des humbles dont on préjuge qu’ils sont inaccessibles à la grandeur. Tous les enfants ne demandent qu’à admirer et il suffit souvent d’une seule expérience d’éblouissement dans l’enfance ou la jeunesse pour décider de l’orientation de toute une vie.
Paul Bert, par sa vie, son œuvre et les valeurs qu’il incarne n’est sûrement pas le dernier à mériter cette admiration et notre présence au pied de cette tombe témoigne de l’attachement que nous avons à faire vivre son héritage. La gerbe que nous allons maintenant y déposer portera témoignage de cet attachement.



