Lettre à Gilles Bertrand justifiant notre rupture

   

 Lettre à M. Gilles Bertrand, Président du CCSTI    

                   
 

    Monsieur le Président,
                                                                                                    
                                                                            La Société Paul Bert à laquelle nous appartenons tous les trois a pris jusqu’ici une part très active dans l’animation de la  « Fête de la Science » à Auxerre, tant par des expositions que par des conférences.

C’est de manière délibérée que nous refusons cette année d’y prendre part pour marquer de façon très nette notre désaveu  à l’égard du thème retenu : « L’Europe de l’énergie, l’énergie de l’Europe ».


Depuis quelques années, au nom de l’idée que nous nous faisons de la Science et que Paul Bert incarne à sa façon, nous nous inquiétons d’une dérive par laquelle on glisse insensiblement des thèmes scientifiques vers des thèmes proprement technologiques. Cette année, on a franchi les limites de l’acceptable.


Autant nous sommes convaincus que ce thème est digne du plus haut intérêt et, parce que nous ne sommes pas moins préoccupés que tous nos contemporains par les risques qu’une technologie mal maîtrisée fait peser sur la planète, nous espérons bien qu’une approche technique, économique et politique de ce problème pourra ouvrir des perspectives de solution, autant nous ne voyons pas en quoi c’est là un thème proprement scientifique puisque, de toute évidence, et tel qu’il est formulé (sans doute pour se rendre plus attractif), il déborde largement l’approche purement théorique qu’on pourrait en faire.


Nous savons bien à quel point, surtout depuis un siècle, science et technologie se trouvent très étroitement imbriquées au point de devenir quelquefois indémêlables dans la pratique, mais en aucun cas ces liens, si étroits soient-ils, n’autorisent la confusion et ce que nous dénonçons c’est un amalgame très regrettable : les relations de fait ne peuvent d’aucune manière constituer un argument contre la distinction de nature qui s’impose en droit. La science n’est pas la technique, la science –n’en déplaise à certains- ne produit pas par elle-même les énergies hydrauliques ou nucléaires, pas plus qu’elle ne dégage des gaz à effet de serre.


Si « Fête de la Science » il y a,  le moins qu’on puisse en attendre est que son thème soit scientifique ! C’est essentiellement une question de principe tant il est vrai que les démarches et les finalités de la science lui sont propres et tout à fait étrangères aux préoccupations utilitaristes des techniques. Mais on peut également penser, de façon plus tactique, qu’il est un peu illusoire de croire qu’on peut apporter un correctif à la désaffection des jeunes pour les études scientifiques en
faisant miroiter ses aspects technologiques car les sentiments du grand public à l’égard des développements de la technique sont très ambivalents.

N’est-il pas de notre devoir d’aller à l’encontre de cette détestable habitude, très répandue chez le grand public, qui consiste à juger de la valeur d’une science à l’aune de ses retombées techniques et de ses avantages pratiques ? Comment accepter ces très curieuses pratiques qui amènent à juger les sciences selon des critères moraux   –cf. l’enquête du réseau Inserm Jeunes d’Auxerre demandant si la science apporte autant de bien que de mal- en n’ayant cure des critères théoriques ou du degré de validité de telle ou telle hypothèse ? Comment accréditer l’attitude de ce public qui eut facilement contesté le prix Nobel de Pierre et Marie Curie s’il n’y avait eu un usage thérapeutique des irradiations et qui eut bien condamné Galilée une seconde fois, eu égard à la loi de la trajectoire parabolique des projectiles qui peut toujours servir à régler la hausse du tir des canons ? La science ne se reconnaît-elle pas précisément à ceci qu’elle ne craint pas d’aller à contre courant des attentes de l’opinion ou de celles du politique ?


Le plus urgent, à nos yeux, est de combattre cet amalgame ruineux qui s’impose de plus en plus dans les esprits et que la « Fête de la science » ne fait que renforcer. A défaut de le ruiner et faute d’imposer une séparation théorique très nette entre science et technique, on s’expose à un double risque : soit interdire le progrès des connaissances au nom des applications contestables  qui peuvent en être faites, soit laisser libre cours à toute pratique et à tout prolongement technologique au nom de la liberté absolue qui doit être accordée au savoir, deux conséquences aussi désastreuses l’une que l’autre. Il est trop clair que la seule attitude possible face à ce problème consiste à accorder une liberté totale à la connaissance tout en imposant un encadrement juridique étroit aux technologies, ce qui de toute évidence suppose une claire différenciation entre science et technique.


Enfin, nous savons bien que les exigences d’une large diffusion de la « culture scientifique » interdit de se tenir à une approche trop spéculative et abstraite de la science et nous supposons bien que l’accent mis sur l’aspect proprement technologique dans ces manifestations vise à rendre la chose plus attractive. D’abord parce que cet aspect est plus « concret » et se prête davantage à l’image et à des représentations séduisantes que la pure théorie et ensuite parce qu’on suppose le grand public plus motivé par les questions d’environnement que par le dénombrement des particules élémentaires de la matière ou par la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Pourtant, nous ne pouvons y souscrire car, même s’il faut bien reconnaître le caractère assez rebutant de prime abord de la science, il n’est pas dit d’une part que l’approche par le biais de la technologie soit un bon remède, et d’autre part on fait trop peu de cas de l’effet d’émerveillement dont la science est elle-même capable puisque même de jeunes enfants manifestent une grande curiosité par exemple pour l’astronomie. Gardons à l’esprit ces savants, philosophes et politiques de la IIIè République qui sillonnaient la France pour donner ces « Conférences populaires » qui rencontraient un très grand succès auprès

d’un public pourtant beaucoup moins éclairé que le nôtre, ceci sans la moindre concession à la facilité, sans images, sans diapos, sans vidéos.  

Mais il est vrai qu’à cette époque la « haine du savoir » n’était pas dans l’air du temps, et c’est  bien là aussi ce qui nous indique quel est le véritable sens d’un travail à mener pour la diffusion de la culture scientifique, réhabiliter le savoir comme tel, ce qui revient à dire aimer et faire aimer la science en elle-même  et pour elle-même.   Si Mme Haigneré, actuellement chargée de la recherche, semble s’arrêter à une conception très pragmatique et utilitariste de la science, il semble que ce ne soit pas du tout le cas du ministre Luc Ferry  qui s’engage très résolument dans le sens d’une revalorisation du savoir. Les jeunes d’aujourd’hui seraient-ils faits d’une étoffe si différente de nous qu’ils seraient inaccessibles au goût  pour la  « chose intellectuelle », insensibles à ce que Bachelard appelait le « sens du problème », incapables de ce qu’Aristote identifiait sous le nom d’ « idéal théorétique » ? Que de mépris dans cette condescendance qui veut attirer les esprits avec de la facilité et qui veut supposer la vraie science hors de leur portée alors que nous savons tous bien que, depuis la plus haute antiquité, le véritable ressort du développement des sciences est dans cette étrange fascination que peuvent exercer de purs objets de pensée et que, sans cette fascination en un sens bien futile, il n’y aurait jamais eu un seul savant au monde !

Au nom de toutes ces raisons nous ne pouvons souscrire à la thématique de la Fête de la science qui donne de la science une  idée fausse et même assez vile puisqu’elle se trouve assujettie aux impératifs économiques et politiques du moment alors qu’aujourd’hui plus que jamais il faudrait en retrouver l’âme et le souffle et avoir le courage de dire tout net que ce qui fait la valeur de la science c’est précisément de ne servir à rien car la science n’est pas serve mais reine et ce qui fait son intérêt, c’est d’être quelquefois, mais comme par surcroît, bien utile.
 

Avec l'expression de nos sentiments respectueux.

  
Auxerre, le 2 octobre 2003
                   

                     Au nom du bureau de la Société Paul Bert :
                   
                  
Patrice DECORMEILLE, Président de la Société Paul Bert,

     Daniel REISZ, Inspecteur d’Académie honoraire 
Michel ZISMAN, Professeur honoraire de l’Université Denis Diderot

 
         


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