Restaurer la grandeur de la France dans le monde


Après 1870, la France, accablée par sa défaite, traverse une profonde crise morale. Sans doute un empire colonial important incluant l' Algérie, la Cochinchine, le Cambodge, la Nouvelle-Calédonie et plusieurs positions en Afrique et à Madagascar est légué intact à la jeune République. mais l'attention de tous est tournée vers la ligne bleue des Vosges et personne ne songe encore à poursuivre l'effort colonial.

Il revient à Gambetta et Paul Bert de relancer l'idée de conquête d'un empire colonial pour surmonter cette crise morale. Ils inspirent à Jules Ferry qui sera l'artisan de cette politique une conception du patriotisme comme dépassement du nationalisme blessé seulement soucieux de revanche et qui serait propre à remobiliser les énergies. " Les nations ne sont grandes que par l'activité", pensent-ils, et l'idée que la France se fait de sa grandeur est précisément d'incarner " le peuple élu" de la liberté et d' avoir vocation à porter l'idéal de diffusion des lumières partout dans le monde.

A cet argument politique et moral s'ajoutent des raisons économiques et géostratégiques : les colonies doivent fournir des débouchés dans un contexte économique de surproduction et de montée du protectionnisme et la France doit par ailleurs se constituer un réseau d'escales et de ravitaillement pour ses navires. Ferry va donc se lancer dans une grande politique coloniale en Afrique du Nord et en Afrique centrale, mais aussi au Tonkin. Ici, l'affaire se révèle plus difficile que prévu puisqu'elle entraîne la France dans une véritable guerre avec la Chine.

Les différentes péripéties de la guerre du Tonkin précipitent la chute de Jules Ferry ( mars 1885 ) mais son successeur obtient la signature du traité définitif de Tien-Tsin. Cependant, face à une opinion très divisée, la question du maintien de la présence française en Annam et au Tonkin est à nouveau soulevée et débattue à la fin de l'année 1885.

Une coalition de la droite et de la gauche radicale milite pour l'évacuation du Tonkin. Ferry renversé, et Gambetta décédé, Paul Bert est très isolé dans cette bataille, mais, de retour d'un voyage en Algérie et plus motivé que jamais sur la question coloniale, il lutte avec une grande énergie en multipliant les interventions dans la presse et devant la Chambre en faveur de sa conception de la présence coloniale. Son intervention enflammée à la chambre le 22 décembre 1885 décide finalement les députés à voter les crédits pour organiser le protectorat de l' Annam et du Tonkin. Quand Freycinet, nouveau président du Conseil, constitue son cabinet quelques jours plus tard, frappé par la détermination de Paul Bert, il le nomme à la fonction nouvelle de Résident général en Annam et au Tonkin.

Celui-ci embarque à destination de l' Indochine dès le 12 février 1886, avec pour mission d'asseoir définitivement la domination politique de la France au Tonkin et en Annam et de pacifier ces deux pays.

              Une politique de pacification et de conciliation

Autant la situation est stabilisée en Cochinchine, colonie soumise à une administration directe, autant elle est confuse et troublée en Annam et au Tonkin ( ainsi qu'au Cambodge ) soumis à des régimes de protectorat. Foyers permanents de mouvements insurrectionnels et de guerre de partisans, les expéditions militaires successives n'avaient pas réussi à y rétablir l'ordre.

Lors de son séjour en Algérie pendant l'été 1885, Paul Bert avait mené une réflexion approfondie sur les formes que devait revêtir la colonisation pour être authentiquement civilisatrice. Il devait exprimer ses vues dans les lettres de Kabylie rapportées pour le "Voltaire". La première idée forte qui s'en dégage, c'est qu'il n' y a de pacification qu'en substituant l'administration civile à l'administration militaire, idée qu'il met en application dès son arrivée au Tonkin en réorganisant très rigoureusement l'administration et en ménageant la collaboration entre agents français et indigènes. Si elles provoquent le mécontentement des militaires, jaloux de leurs prérogatives et toujours enclin à employer la force pour rétablir l'ordre, ces mesures de conciliation franco-indigènes vont progressivement restaurer la paix et la confiance des populations locales. Paul Bert ‚tend alors son activité d'organisation au déve-loppement du territoire en formant de grands projets concernant l'instruction et la santé publiques, la création d'un service postal, les grands travaux publics, et de façon même prioritaire, le développement de l'agriculture et du commerce.

                           L'oeuvre émancipatrice

La seconde grande idée des lettres de Kabylie, c'est que l'oeuvre civilisatrice ne doit pas être conçue, comme c'est souvent le cas dans les colonies où prévaut un régime d'assimilation, comme un travail d' éducation par lequel on inculque aux "sauvages" les moeurs de l'homme "civilisé", Sensible aux différences de climat, de coutumes et de culture, Paul Bert sera au contraire très soucieux de respecter la langue, les croyances et les structures traditionnelles des indigènes du Tonkin. L'apport de l'enseignement scientifique ne sera donc pas un modèle proprement occidental artificiellement plaqué sur une culture locale : il est l'occasion d'une rencontre stimulante entre les cultures différentes qui vont se féconder mutuellement dans tout ce qui se prête au partage et à l'échange. Le projet d'une Académie annamite est significatif à cet égard ( cf ci-dessous l'extrait du règlement rédigé par Paul Bert pour la création d'une Académie annamite ).

La colonisation ‚étant repensée comme ce qui doit redonner vie aux vieilles civilisations endormies et les stimuler au contact de la modernité, on voit que dans l'esprit de Paul Bert l'oeuvre coloniale n'est que le prolongement de l' oeuvre scolaire en ce qu'elle participe au même dessein d' émancipation.

Dans tout l'ensemble de ces projets, quelques uns sont immédiatement mis en oeuvre ( création d'écoles, d'un comité permanent d'études agricoles, industrielles et commerciales ), des décisions sont prises, mais cette oeuvre restera malheureusement inachevée.
 
Le déploiement d'une activité aussi intense conjugué‚ aux rigueurs du climat et aux fatigues des déplacements incessants dans ce vaste empire eurent raison de sa santé. Frappé par la dysenterie et refusant de quitter son poste, P. Bert meurt le 11 novembre 1886 à Hanoï. Son corps est ramené en France où la nation lui rend l'hommage d'une cérémonie laïque à Auxerre, sa ville natale, le 15 janvier 1887.
Ce faisant la nation honorait l'une des figures les plus représentatives des fondateurs de la III° République, ceux qui avaient su marier au plus haut degré le réalisme politique avec l'idéalisme moral. 

Patrice Decormeille


Extraits du réglement rédigé par Paul Bert pour la création d'une Académie annamite 

"
Le but de cette académie est de faire revivre dans ce pays depuis si longtemps troublé le goût des sciences et des lettres, et soucieux de conserver la nation tonkinoise, les vestiges de son passé glorieux, comme aussi de réunir les témoignages dispersés de son antique splendeur ...cette académie aura pour tâche de rechercher, de réunir tout ce qui intéresse à un point de vue quelconque le pays tonkinois, de veiller à la conservation des monuments, d'initier le peuple à la connaissance des sciences modernes et des progrès de la civilisation, en faisant traduire et publier en langue annamite des résumés pratiques de livres européens; traduire et publier en langue française les extraits les plus importants des annales dynastiques tonkinoises ainsi que les autres ouvrages qui auront été désignés par une commission d'étude; concourir à la formation de bibliothèques publiques, etc."

 


Réagir


Calendrier
« Mai 2026 »
Lu Ma Me Je Ve Sa Di
123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728293031
Livre d'or

Dernier message :

bon travail, continuer http://www.tvdarija.net

par Mike

Aller sur le livre d'or

Dernières modifications
Galerie photos
Photo

Iconographie de Paul Bert

Météo Météo indisponible, merci de votre compréhension La météo n'est pas disponible pour cette ville.
Dons
Don
Facebook
Vous avez un compte Facebook ?
Ça tombe bien, nous aussi